Biographie Henri Vincent (1900 – 1990)

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Biographie Henri Vincent

à la barre de la Fédération Baptiste de France (FEEBF) dans une période de fortes turbulences et de grande expansion, pour conduire la consolidation et le développement du mouvement dans un souci constant et ardent d’évangélisation.

 Sa jeunesse et sa vocation :

Il y a des dynasties de pasteurs. Ce sont des familles où non seulement l’acceptation du salut en Jésus-Christ, mais encore la consécration à Dieu et même la vocation au ministère et la passion de transmettre la foi reçue s’imposent avec une telle évidence que cela coule de source. Le grand-père d’Henri Vincent, François Vincent (1834 – 1906), pasteur, évangéliste dans l’âme, avait été un des pionniers du mouvement baptiste dans le Nord, là où celui-ci était né. Son père, Philémon, (1860-1929), fut le fondateur de l’Eglise de l’Avenue du Maine, une des grandes églises baptistes parisiennes où Vincent lui succéda à sa mort, et dès lors son destin restera étroitement lié à cette église, et des sept enfants de Philémon, ses frères et sœurs, quatre ont été pasteurs ou épouses de pasteurs.

Naturellement, pour Henri Vincent, comme pour tout homme, il y a eu le moment d’une décision personnelle, celui de la rencontre avec Christ (un moment probablement fort précoce), mais n’attendez pas de détails sur ce point. Apparemment on n’en sait rien, si ce n’est qu’il demanda et reçut le baptême à l’âge de 16 ans. En ce qui concerne la vocation du jeune Henri, une surdétermination a dû jouer un rôle important. Henri n’est encore qu’un adolescent lorsqu’éclate la Grande Guerre. Deux de ses frères sont tués à la guerre dès cette année 1914, et particulièrement son aîné de quinze ans, Paul, un pasteur dont les multiples qualités suscitaient de grandes espérances. Il est vraisemblable que le souci de remplacer ce frère trop tôt disparu, qu’il aimait et admirait particulièrement fut un élément particulièrement motivant.

A l’issue de la guerre, après des études secondaires au Lycée Louis-le-Grand, il fait ses études de théologie au Baptist Seminary de Rochester aux Etats-Unis. Secondairement, ce long séjour outre-Atlantique lui donne l’occasion d’approcher certains aspects du Baptisme américain, voire mondial (l’organisation des Eglises, leur esprit missionnaire, leur souci de la personne humaine tout entière, la conviction d’un rôle à jouer dans l’histoire) qui lui permettra plus tard de mettre en perspective son expérience dans les Eglises de France sans céder à la tentation de transposer chez nous un modèle qui ne gagnerait rien à être transplanté tel quel.

La situation du Baptisme français que trouve Henri en 1924, après son retour en France et à l’issue de son service militaire, et particulièrement de la Fédération des Eglises Evangéliques Baptistes Françaises (FEEBF) est préoccupante. Malgré les vœux de la mission américaine dont le soutien en particulier financier est encore bien nécessaire et qui pousse à l’unité, le Baptisme français est divisé, et même plus que jamais, puisque de deux groupes d’Eglises maintenus dans une fragile Union, il vent de se scinder en trois sur le projet d’une école de théologie, (projet propre à faire ressortir les divergences doctrinales !). La Fédération du Nord, cœur historique de la FEEBF, a, naturellement, été terriblement meurtrie par la guerre. De plus, son secrétaire-trésorier vient de mourir.

Les étapes de son parcours et de son ministère :

A son retour en France, le jeune Henri est nommé pasteur stagiaire à l’Eglise de l’Avenue du Maine, aux côtés de son père, le pasteur titulaire, mais aussi de son beau-frère, Jean Caudron (1896-1948), pasteur-adjoint et par ailleurs secrétaire général de la Ligue des Jeunes Témoins du Christ, le mouvement de la jeunesse de la Fédération, comme lui animé d’un foi audacieuse, et prêt à de grandes entreprises à la mesure de ses attentes à l’égard de Dieu.

En 1928, il épouse une de ses cousines, Madeleine Pelcé, institutrice à Roubaix où elle est membre de l’Eglise baptiste. Le biographe d’Henri Vincent souligne, parmi ses multiples qualités, sa sérénité propre à tempérer l’enthousiasme et l’acharnement au travail de son infatigable mari. La jeune femme obtient un poste à proximité et continuera d’enseigner. Le couple, de 1929 à 1945, aura cinq enfants.

Quatre ans plus tard, suite à la mort soudaine de Philémon Vincent en juin 1929, Henri est nommé par le Conseil de l’Eglise à la succession de son père comme pasteur titulaire, avec Jean Caudron en tant que pasteur-adjoint. Le voilà ainsi à la tête d’une église de plus de 200 membres (il s’agit naturellement dans une église baptiste de membres baptisés par immersion sur confession personnelle de leur foi, l’effectif en termes d’auditoire étant bien plus considérable). Il le resta une bonne vingtaine d’années, et c’est sans la quitter vraiment que les circonstances, nous le verrons, l’entraînèrent à céder cette responsabilité.

En 1931, à la suite d’une période un peu chaotique à la direction de la Fédération, et alors que plusieurs membres du Comité de la Fédération sollicitaient le non-renouvellement de leur mandat, un Comité provisoire est élu où il est décidé de faire largement place aux jeunes, au nombre desquels entre Henri Vincent, nomination confirmée au congrès extraordinaire de la même année. Le bureau du nouveau Comité élit à sa tête Henri Vincent, présidence à laquelle il sera constamment reconduit jusqu’en 1963. A cette date, c’est à sa demande instante que son mandat n’est pas renouvelé. Les trente années de sa présidence démontrent ses qualités d’entraîneur d’hommes et de chrétien responsable : un optimisme, parfois excessif, la confiance accordée, peut-être trop facilement, de l’acharnement au travail, avec un zèle épuisant pour ses proches, ses exigences envers ses collaborateurs, la passion de l’évangélisation, et ses certitudes de baptiste.

En 1950 la mission américaine(ABFMS) ayant fait don aux baptistes français de l’ensemble immobilier qu’elle possédait, comprenant notamment un grand temple au 48 de la rue de Lille, dans le 7° arrondissement de Paris (celui-là même que l’Eglise de l’Avenue du Maine avait dû quitter un demi-siècle auparavant), cette dernière se trouva propriétaire du Temple. Initier une œuvre dans ces nouveaux locaux était indispensable : Henri Vincent se porta volontaire pour cela, avec le soutien de membres de l’Avenue du Maine, laissant sa chère Eglise de l’Avenue du Maine en d’autres mains, ce qui sera définitivement scellé en 1956.

En 1954 est créée la Mission Baptiste Européenne dont il est le premier président, présidence qu’il assume jusqu’en 1967.

De 1960 à 1965, il est vice-président de l’Alliance Baptiste Mondiale, et à partir de 1963, président d’honneur du Conseil de la FEEB.

C’est en 1966 qu’il prend officiellement sa retraite. Il vit la transition assez difficilement, mais ce sera pour quelques années encore une retraite active, comme gérant bénévole de la Société de Publications Baptistes jusqu’en 1975. De surcroît, de 1967 à 1976 (entrée en service, comme pasteur titulaire, de Louis Schweitzer), il participe encore à l’équipe qui dessert provisoirement l’Eglise de la rue de Lille.

En 1987, il entre avec son épouse à la maison de retraite des pasteurs à Meudon, où il ne survivra qu’un an au décès de son épouse en 1989.

De multiples domaines d’engagement :  
l’action sociale :


Pour Philémon son père, fondateur peu après la guerre de l’hebdomadaire La Solidarité Sociale, comme pour Henri, évangélisation et action sociale se doivent d’aller de pair. C’est dans l’Evangile qu’ils ont puisé cette certitude (1). Rappelons que nous sommes alors au lendemain de la Première Guerre Mondiale, un conflit terriblement meurtrier qui a laissé d’innombrables ruines en particulier dans cette région du nord, terre de naissance du baptisme et de la Fédération, mais aussi créé beaucoup de pauvreté jusque dans la capitale.

Ce chapitre sera pour le jeune pasteur stagiaire, à l’orée de son ministère, un baptême du feu, l’expérience d’une amère déception qui eût douché définitivement l’enthousiasme de plus d’un, qui forgea son caractère, mais le prix en fut lourd. En accord avec l’équipe de direction de l’Eglise, avec le soutien passionné de son collègue Jean Caudron, le jeune Henri élabora, détailla, chiffra le projet de création d’un Centre Chrétien qui nécessitait d’importantes modifications immobilières non du temple lui-même, mais des locaux afférents. Mais le montage financier impliquait une part importante qui devait être fournie par une collecte auprès des « Amis (baptistes) d’Amérique » qu’Henri Vincent lui-même s’offrait à organiser par une tournée aux Etats-Unis. Le jeune pasteur avait-il présumé du soutien que pouvaient lui apporter les contacts noués lors de son séjour à Rochester (pour la plupart, des condisciples débutants comme lui dans le ministère et ayant peu d’influence) ? Peut-être aussi ses interlocuteurs outre Atlantique, sur une terre épargnée par la guerre sur son sol, appréciaient-ils différemment l’urgence de l’action sociale envisagée ? La tournée fut décevante et dut être écourtée. Un soutien fut proposé, mais dans un délai de plusieurs années, qui conduisaient à la sinistre date de 1929, où tout espoir s’évanouit. Pourtant seule la dimension des ambitions fut remise en cause, et si on dut se contenter d’aménager le bâtiment existant au lieu des grandes transformations projetées, on put tout de même, en rachetant le pas de porte du rez-de-chaussée du bâtiment loué jusque- là à un commerçant, dégager l’espace de ce qui devint en 1930 la Fraternité de l’Avenue du Maine. Dès le début, on y installa une consultation médicale pédiatrique, un patronage et une école de garde. Un poste d’assistante sociale fut créé, dans lequel s’illustra Mlle Marie Salomon, par une activité inlassable inspirée par l’amour du Seigneur. Par la suite, les activités de la Fraternité ne cessèrent de s’amplifier tout en se diversifiant même si le dispensaire dut être fermé en 1948 pour non-conformité aux nouvelles normes.

A partir de l’accession d’Henri Vincent à la présidence de la Fédération en 1931, son engagement dans l’action sociale change d’échelle. Depuis 1936, l’œuvre d’évangélisation des juifs dont nous reparlerons implique du fait des circonstances du temps un volet social de secours aux personnes. En ces années, fuyant l’Allemagne nazie mais aussi certains pays de l’Europe centrale, les Juifs, souvent des intellectuels, professeurs, médecins … convergent vers Paris où ils arrivent dénués de tout. Ils sont reçus d’abord dans les locaux de l’Eglise, puis, à partir de septembre 1939, dans une maison louée à quelques rues de l’Eglise, et sont pourvus en vêtements et nourris, grâce au soutien du comité américain, mais avec la participation active d’un contingent de dames de l’Eglise. Une membre de l’Eglise met à disposition de la Fédération une maison aménagée pour recevoir des enfants à Nurieux dans l’Ain, à deux pas de la Suisse, ce qui s’avérera bientôt providentiel. Pendant l’occupation, le pasteur Vincent personnellement se dépense sans compter et en prenant de gros risques pour la sauvegarde de Juifs, surtout des enfants.

Avant même la fin de la Seconde Guerre Mondiale, les locaux d’une œuvre d’origine britannique, la Mission Bretonne, sont confiés à la Fédération en vue de poursuivre l’œuvre, qui comprend un orphelinat en Côte d’Armor. La vocation cultuelle de la Fédération oblige à concevoir une structure apte à prendre la responsabilité du foyer d’enfant, un jeune éducateur, Roger Brabant, étant disponible pour cette activité. Henri Vincent y voit l’occasion, au lieu de chercher un agrément local, de créer l’ABEJ (Association Baptiste pour l’Enfance et la Jeunesse), dont le siège est bientôt transféré à Paris sous sa direction et celle de Roger Brabant (et qui existe encore à ce jour comme Association Baptiste pour l’Entraide et la Jeunesse). Cette création prouve son utilité dès 1946, où deux colonies de vacances sont ouvertes, à Gex à la frontière suisse, et à l’Ile de Ré sous la direction des frères Jules et André Thobois. En 1960, le même sigle, visant « l’Entraide et la Jeunesse » permet de placer sous son égide la maison de retraite de La Roseraie fondée à Pierrefonds par la Fraternité de l’Avenue du Maine. Une nouvelle Œuvre, La Clairière, en 1957, avait permis au couple Geoffriau, Daniel, alors professeur à Rochefort, et Claudine formée à L’Institut Biblique Européen, de réaliser leur vocation dans le service des enfants.

L’immédiat après-guerre vit arriver de nouvelles vagues de réfugiés fuyant les régimes totalitaires de leurs pays, notamment Roumains. A la demande d’Henri Vincent, l’Alliance Baptiste Mondiale créa dans l’Aisne un relais pour leur permettre d’attendre leur départ pour l’Amérique ou l’Australie, et il se chargea de veiller à son fonctionnement.

Les publications de littérature évangélique :

C’est le second épisode du baptême du feu par lequel dut passer Henri Vincent à l’orée de son ministère peu après sa nomination à la succession de son père, une crise et un crève-cœur de dimensions autrement tragiques par ses conséquences que l’avortement du projet de Centre Chrétien.

L’édition (imprimerie, librairie …) de littérature chrétienne, dont l’importance capitale est évidente, était l’un des grands axes de développement de l’Eglise de la rue du Maine, avec la création, impulsée par son beau-frère et coéquipier Jean Caudron dès son entrée dans le ministère, des Editions Je sers, devenue bientôt une importante société par actions, dans laquelle nombre de membres les plus aisés de l’Eglise, engagés au premier chef dans l’entreprise, avaient investi. Fortement impactée par la crise économique de 1929, qui fit par ailleurs bien d’autres ravages, la société fit faillite en 1931, entraînant la perte des investissements de ses actionnaires. Cela provoqua des dissensions dramatiques dans l’Eglise. Les reproches, notamment à Jean Caudron, firent place à des accusations. La démission de ce dernier ne calma rien : il ne reprit pas sa charge pastorale, et se reconvertit dans la recherche sur le travail, tout en restant au service de l’Eglise comme diacre. Au cours d’une assemblée houleuse des propos vifs furent échangés, et à l’occasion du vote qui suivit quelques responsables ne furent pas réélus au Conseil à quelques voix près : ils quittèrent l’Eglise en entraînant certains membres. Meurtrie, l’Eglise connut alors une douloureuse traversée du désert qui dura plusieurs années.

Naturellement, une fois devenu président de la Fédération, il retrouve bientôt le problème à l’échelon supérieur. La prudence après cet échec induit un délai, puis surtout la survenue de la guerre. Mais quand en 1946 est créée la SPB (Société de Publications Baptistes) dont il est l’un des fondateurs, les leçons des années 30 ont été retenues : elle l’est sous forme de Société à Responsabilité Limitée, les apports de ceux qui l’ont constituée sont faits à fonds perdus, et non plus comme un placement.

Peut-être la douleur de cette crise des années 30 à la tête de son Eglise, et du retard pris de ce fait dans le domaine des publications éclaire-t-il son choix, à l’heure de la retraite, de se consacrer à la librairie de la SPB, ne répugnant pas aux tâches les plus modestes en tant que gérant bénévole.

La réorganisation de la Fédération dans le domaine financier :

La crise de 1929 sonne la fin des subsides de la Mission baptiste américaine annoncée pour 1934, imposant une douloureuse adaptation à des Eglises installées dans l’assistanat, et brutalement réduites à leurs moyens propres. L’appel aux chrétiens des Eglises permet d’abord tout juste d’assurer la survie grâce à des mesures d’entraide ; mais l’urgence soulignée de la mission d’évangéliser conduit à ce que des cibles de plus en plus élevées puissent être atteintes  lors des  collectes annuelles d’entraide. La survenue de la guerre aggrave naturellement cette situation et Henri Vincent ne cesse de plaider pour la solidarité entre Eglises afin de permettre que les pasteurs des petites Eglises puissent toucher une rémunération décente. La fin de la guerre amène la Mission baptiste américaine à reprendre son assistance, mais un soutien qu’Henri Vincent  tient à cantonner  strictement de manière à ce que les Eglises continuent d’assumer leurs responsabilités propres.

Un des problèmes pour lesquels l’urgence du besoin de solidarité entre Eglises s’est le plus fait sentir était la rémunération des pasteurs. C’était la condition de survie des petites Eglises, généralement de jeunes Eglises marquant l’accession de nouveaux territoires au message de l’Evangile : c’était un point crucial pour un mouvement qui avait l’ambition de se généraliser au territoire français. Mais comment rendre tangible cette solidarité entre les Eglises, sans remettre en cause leur indépendance ? Soutenue par Henri Vincent l’idée d’un fonds commun pour les salaires pastoraux se fait jour et finit par s’imposer en 1941. Un barème est fixé, et toutes les Eglises s’engagent à faire tous leurs efforts pour y parvenir. Les sommes collectées, adressées au Trésorier de la Fédération, sont versées au fonds commun et réparties aux pasteurs en fonction du barème, libre aux Eglises d’accorder des indemnités supplémentaires à leur pasteur. Ce nouveau service fait rapidement la preuve de son utilité et de son efficacité.

L’évangélisation :

Préoccupation cardinale, précoce et constante d’Henri Vincent, l’annonce de l’évangile, le souci de conduire les hommes à la croix du Christ pour qu’ils se repentent et placent en lui leur confiance s’est exprimé tout au long de son ministère de multiples manières. Mais un accent particulier est mis par lui sur l’importance de coordonner des efforts jusques là trop éparpillés, au sein de son Eglise, entre les Eglises de la Fédération, à l’échelon du mouvement baptiste tout entier et au-delà. La sphère d’action dans sa conviction englobe les immigrés et réfugiés vivant en France (Polonais, Slaves, Roumains, et les Juifs) ainsi qu’en Belgique, voire plus tard au Cameroun. Il épaule les efforts du pasteur d’origine roumaine Hodoroaba et son épouse dans leurs émissions en langue roumaine à Trans World Radio.

La Mission Intérieure Baptiste (MIB)
et les grandes réunions parisiennes :

L’idée de permettre ainsi aux Eglises d’unir leurs forces pour soutenir les œuvres naissantes et en susciter de nouvelles se fait jour dans les années trente, sous la forme d’une « nouvelle organisation de (nos) Eglises ». Elle mettra pourtant nombre d’années à se concrétiser, en 1937. A bicyclette, Raymond Collet parcourt l’Ain où il jette les bases de l’œuvre future avant de choisir Lyon comme centre du travail. La jeune Mission prend son essor au sortir de la guerre. En 1962, la MIB est responsable de vingt postes. Ardent défenseur de la création de la MIB, Henri Vincent pense pourtant qu’elle n’est pas la panacée. De moteur pour impulser de nouvelles conquêtes, elle risque de se transformer en oreiller de paresse pour des Eglises venant à se contenter d’évangéliser par délégation. Rien ne vaut à ses yeux des Eglises majeures, « indépendantes spirituellement et financièrement parlant » pour entreprendre une extension dans de nouveaux champs de travail.

Aussi l’Eglise de l’avenue du Maine sous son impulsion organise-t-elle nombre d’actions d’évangélisation, avec le concours du jeune évangéliste Raymond Collet en 1935-37, ou du pasteur André Frankl.  Au sortir de la seconde guerre mondiale, l’Eglise dispose d’une vaste tente permettant de grandes réunions publiques. Dans la même période, il participa à l’élan de la plupart des Eglises protestantes de Paris pour unir leurs efforts vers un nouveau public en dehors des temples, ce qui permit de vastes réunions à la salle Wagram (avec notamment Jean-Paul Benoit), puis, dans les années cinquante, les campagnes d’évangélisation au Vél d’Hiv avec Billy Graham, puis avec Eugène Boyer.  A l’échelon des Eglises baptistes parisiennes, il oeuvra  aussi pour des séries de réunions communes.

L’œuvre d’évangélisation des Juifs
et son devenir pendant la guerre :

C’est l’empressement à saisir une opportunité « fortuite » qui impliqua Henri Vincent dans le témoignage chrétien auprès des Juifs, à l’initiative d’un pasteur américain en 1936 et avec le soutien d’une mission américaine auprès des Juifs, l’ABMJ. Il trouva bientôt le collaborateur pleinement qualifié pour cette œuvre : André Frankl (1895-1964), juif lui-même, né en Hongrie, élevé par un grand-père rabbin. Fait prisonnier par l’armée russe  pendant la Première Guerre Mondiale, celui-ci lit l’évangile. Il s’évade lors de la révolution russe de 1917 et se réfugie en France. C’est là qu’il accepte Jésus-Christ et, après des études, est engagé comme évangéliste de l’œuvre d’évangélisation des Juifs à Paris, ce qu’il poursuivra  de 1936 à sa mort. Il a été notamment le premier rédacteur du journal de témoignage auprès des Juifs : le Berger d’Israël.

L’œuvre prend naturellement un tout autre caractère sous l’occupation et le régime des ignobles lois anti-juives. L’existence d’un registre des paroissiens (non seulement les membres baptisés, mais toutes les personnes fréquentant l’Eglise) permet de sécuriser nombre de personnes par l’ajout de leur nom. Ensuite vient la fourniture de faux papiers, cartes d’alimentation, puis au besoin mise à l’abri par des filières, notamment par Nurieux (voir plus haut) vers la Suisse. 

Concours américains :

A la libération, puis lorsque Paris devient siège de l’OTAN, nombre de baptistes américains, notamment aumôniers-pasteurs, arrivent en France. En parallèle avec leur mission propre, en même temps que la création d’Eglises baptistes américaines pour les troupes stationnées en France, beaucoup ont à cœur l’évangélisation de la France. Suite à un accord de coopération notamment avec la mission des Baptistes du Sud,  les missionnaires ont été aussitôt intégrés au corps pastoral de la Fédération,  les Eglises baptistes américaines destinées aux troupes américaines sont devenues   des sections de la MIB, et leurs investissements immobiliers ont été faits au nom de la Fédération. Ainsi, lorsqu’en 1966 la France se retira de l’OTAN, entraînant la disparition de ces Eglises, le relai a pu être pris en douceur.

La formation des pasteurs et l’organisation des femmes baptistes :

Convaincu de l’importance que les futurs pasteurs reçoivent une solide formation, si possible universitaire, Henri Vincent fait inscrire plusieurs candidats de la Fédération au pastorat, à la Faculté Libre de Théologie Protestante de Paris, et les suit par des entretiens réguliers. Il soutient avec enthousiasme, la création en 1949, du séminaire de Rüschlikon en Suisse pour les Eglises Baptistes d’Europe, et plus tard en 1964 (alors qu’il est à la retraite), le projet de création d’un centre de pasteurs propre à la Fédération qui deviendra Les Cèdres, à Massy. Déjà, pendant la guerre, il avait eu à cœur la création d’un programme de cours par correspondance pour les candidats évangélistes.

De même, à l’exemple de ce qui existait avec succès à l’étranger, il milite pour l’organisation de groupes de femmes baptistes. Celle-ci se met en place à partir de 1957, et l’Union des femmes baptistes de France est créée en 1959.

Les Baptistes de la Fédération, au sein du protestantisme français,
dans le mouvement baptiste et dans le monde :

Soucieux  d’unité autant qu’il est possible avec les protestants, en tous cas d’éviter une concurrence fratricide, Henri Vincent veille à assurer la présence des Baptistes au sein de la Fédération Protestante de France, notamment en tant que secrétaire du Conseil  de cette Fédération, en participant aux instances, œuvres et projets communs. Il est membre  du comité de la Société des Missions Evangéliques de Paris, la Fédération Baptiste oeuvrant au Cameroun, et du comité de l’Alliance Evangélique française.

Au niveau de la Fédération elle-même, il est amené à rappeler inlassablement la nécessité de la solidarité entre les Eglises, une solidarité notamment menacée par une influence pentecôtisante dont les partisans manifestaient parfois quelque suffisance envers les autres tout en préconisant une organisation ecclésiale sensiblement étrangère à la tradition baptiste. Il affirme avec force que seule la Bible, et non telle ou telle expérience, a valeur normative.

Dans les relations entre baptistes en France, il se montre constamment partisan d’un retour à l’unité. Les difficultés de la guerre apportent une opportunité dans ce sens, et un rapprochement se dessine, hélas passager. Avec les autres baptistes d’Europe et du monde, il veille à maintenir, entretenir ou créer des liens, notamment à travers le Conseil de l’Alliance Baptiste Mondiale ou les congrès quinquennaux. Aussi est-ce à Paris qu’en 1949 les unions baptistes d’Europe fondent la Fédération Baptiste Européenne.

La Mission Baptiste Européenne (MBE) :

Fruit de circonstances historiques « fortuite », elle s’avéra une merveilleuse opportunité de développement d’une coopération missionnaire baptiste européenne. Dès la Première guerre mondiale, les Allemands, et donc les missionnaires allemands, notamment baptistes, avaient dû quitter leurs colonies africaines, dont le Cameroun, où des Eglises et des œuvres baptistes camerounaises s’étaient développées. Le relais fut pris par la Société des Missions Evangéliques de Paris, laquelle fit appel aux Eglises Baptistes de France pour s’occuper du secteur baptiste du pays. C’est donc sous la direction de missionnaires baptistes français que l’œuvre fut poursuivie et développée pendant l’entre-deux guerres. Au lendemain de la seconde guerre, dans leur désir ardent de répandre l’Evangile à travers le monde, les baptistes allemands eurent le désir d’envoyer à nouveau des missionnaires au Cameroun. A l’évidence, un tel projet ne pouvait que se heurter au refus du gouvernement français. C’est au congrès de la Fédération de 1948 à Denain, saisi du problème, que germa l’idée d’une mission baptiste internationale. La toute jeune Fédération Baptiste Européenne en fournit le cadre : la MBE est officiellement crée en 1954, et Henri Vincent en assume la présidence. Autour d’un noyau initial essentiellement français, suisse et allemand viennent au fil des années s’agréger de nombreux autres apports, et son champ s’élargit à la Sierra Leone et à l’Amérique du sud.

Conclusion : L’ardent désir de répandre l’Evangile, porté par la conviction de l’importance et du rôle du baptisme dans le monde.

Bien plus encore qu’aujourd’hui, bien qu’il l’ait vu au fil de son ministère, croître et se développer d’une manière qu’on pourrait juger inespérée, le baptisme, en particulier en France est resté durant la vie d’Henri Vincent, ultra-minoritaire, voire confidentiel. Cela n’a jamais entamé, ni son ardeur, ni son enthousiasme, ni sa détermination à entreprendre. C’est naturellement qu’il a conscience de ne faire qu’obéir à la volonté de Dieu. C’est aussi qu’il a la conviction que le baptisme a un rôle primordial à jouer dans notre monde, avec son affirmation dans le domaine religieux de l’autorité seule de la conscience éclairée par la Bible et par le Saint-Esprit, avec un système ecclésial fédératif et libre qui fonde l’Eglise comme assemblée de croyants professants  personnels. Rien de tout cela n’est aujourd’hui périmé, et l’on ne peut que souhaiter que ces fortes convictions continuent d’animer nos Eglises, nous ses successeurs.(2)

  1. Si la parabole du Bon Samaritain, ou tout l’engagement de Jésus dans son ministère n’étaient pas jugés des preuves suffisantes, voir Jacques 2 : v. 14 à 20
  2. La présente notice suit pour l’essentiel la biographie écrite par André Thobois : « Henri Vincent ; infatigable serviteur du Christ, passionné d’évangélisation. »

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